24 février 2011

Jean-Pierre Danel - Interview sur un parcours dans l'industrie du disque

Jean-Pierre Danel n'est pas un people chouchou des médias mais est considéré par beaucoup comme l'un des grands guitaristes de l'hexagone. Il y a bien sûr d'autres solistes réputés, mais aucun n'a classé 10 albums de guitare instrumentale au Top 50, dont un N°1, plus un album vocal centré sur la guitare. Et pour cause : Danel est un cas unique en son genre dans le Top français, et il en étonne plus d'un. Cela se sait assez peu, car les charts officiels des ventes réelles de disques sont opaques pour les non-professionnels, mais les chiffres parlent d'eux-mêmes.
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Après une carrière solo menée en dilettante, voilà cinq années que Jean-Pierre Danel aligne régulièrement des hits discrets mais solides, notamment avec ses albums Guitar Connection et désormais avec Out of the blues, son premier album vocal.
Il cumule aussi 16 singles (dont 15 instrumentaux) qui ont tous atteint le Top (parfois avec des fortunes diverses), autre fait d'armes sans concurrence. Car classer des disques d'un pareil genre musical, banni de l'airplay des radios et jamais sollicité par les médias de façon générale, est, simplement, jamais vu. Sans compter quatorze albums instrumentaux, un disque essentiellement vocal, et deux semi instrumentaux qu'il publie sous divers pseudonymes dans les années 90. 28 disques de guitare classés en France sous son propre nom, et 16 sous des pseudos... Un album de duos avec 24 invités de renom (Bertignac, Voulzy, Bauer), ou encore un dvd avec Michael Jones, triple disque de platine... Beaucoup aimeraient pouvoir en dire autant.
Cumulés, ses albums et dvd de guitare, en France et à l'étranger, lui ont valu pas moins de 43 disques d'or, argent et platine (+ 17 autres pour ses disques sous divers autres pseudonymes). Ajoutez à cela qu'il a plus que triplé ce chiffre global avec ses autres productions pour divers autres artistes. De quoi voir venir...
Petit récapitulatif de son historique d'exception dans le Top français et avis du principal intéressé...


Débuts précoces
 
En 1982, Jean-Pierre Danel est guitariste pro. Il a alors 14 ans. Il fait des tournées
et enregistre sur disque pour divers artistes, tout en continuant ses études. Il prépare aussi ses propres enregistrements. Son premier 45 T d'artiste en France sort finalement en 1989 chez Flarenasch/Carrère, et est un mélange original : même chanson, version vocale en face A et version jouée à la guitare en face B, car on lui déconseille la musique instrumentale. Chez toi et moi est diffusé quotidiennement sur NRJ et quelques FM, et le titre se retrouve du même coup classé N°78 de l'airplay radio (le fameux classement Media Control). Le disque ne sortira pas dans les bacs pour des raisons contractuelles, et ne pourra donc concourir à une éventuelle entrée au Top 50. Mais c'est un bon début...
A cette époque, Danel se consacre plutôt à la production, qu'il ne lâchera jamais complètement. Il s'y avèrera l'un des indépendants les plus gâtés de l'histoire du Top 50, inscrivant en moyenne inédite d'un disque classé par mois depuis 21 ans. Alternant créations originales et produits plus commerciaux, il monte un vaste catalogue de plus de 15 000 titres (qui sera le plus gros parmi les indépendants français des années 95/2005), et toutes les majors distribuent ses productions.
Il se forge un parcours auquel bien peu peuvent prétendre : 21,4 millions d'exemplaires vendus,
232 disques classés dans le Top Ifop des meilleures ventes et 173 disques certifiés argent, or,
platine et diamant. En 2002 et 2003, Puzzle Productions, sa société créée en 1989, pèse 2,3% du marché français, une première pour un producteur indépendant. En 2002, il pulvérise un record envié, en alignant 19 de ses productions au Top la même semaine (dont le N°1). Le second meilleur résultat du genre est de 12 disques classés simultanément – et Danel le détient lui-aussi, partagé cette fois à égalité avec Henri Belolo (producteur des Village People et bien d'autres).
Et malgré la crise du disque apparue depuis, la belle aventure continue...
Ces chiffres incluent ses enregistrements en tant qu'artiste instrumental, dont il est également le producteur. Et là, petite surprise : Danel pèse un bon 10% de son propre et volumineux catalogue...
Même si un bon 30% des hits de Danel « producteur » sont constitués de back catalogue (rééditions) ou de compilations (dont il est parfois coproducteur avec d'autres partenaires), le résultat global laisse songeur, quand on sait le parcours d'obstacle qu'est la moindre entrée au Top...
Quel producteur ne rêverait pas d'afficher plus de 200 hits au compteur ? Et combien sont-ils à y être parvenu ? 2 ou 3, peut-être 4. Et encore.
Parcours original d'un homme qui porte aussi bien la casquette d'artiste que celle de producteur... Cela vaudra bien un article de fond un jour sur ses productions, mais pour l'heure, c'est sur les étonnants hits instrumentaux de Jean-Pierre Danel l'artiste que nous nous penchons.
Car, malgré les conseils reçus dans les années 80, le guitariste a insisté...

Premiers succès discrets

Apparemment têtu, Danel Jr (son père Pascal est l'auteur de gros tubes des 60's) persiste à enregistrer de l'instrumental et réalise plusieurs albums de guitare qui sont publiés à l'étranger, et dont certains seront plus tard édités en France. Le manque d'archives officielles fiables sur les anciens charts de certains pays (comme les Pays Bas ou la Suède) est hélas frustrant, mais restent les chiffres de ventes, et, dans les années 90, Danel obtiendra un disque d'argent et un disque d'or en Grande Bretagne, deux disques d'or en Belgique et deux aux Pays-Bas. Il aura également deux disques d'argent en France et un disque d'or, avec des albums classés dans le Top assez brièvement mais bien vendus sur la durée. Il fera bien mieux dans les années 2000...

Toutefois, en attendant, si le parcours n'est pas celui d'un Johnny ou d'une Madonna, il ferait bien envie à nombre d'artistes installés et surtout, il est tout à fait bluffant si l'on tient compte d'un élément fondamental : il s'agit de guitare instrumentale.
Les années 90 voient Danel sortir en France trois albums accompagnés de pub tv (alors qu'une trentaine seront diffusés à l'étranger, culminant en 2000 avec Stratospheric, qui reçoit deux Awards aux Etats-Unis et sort dans 34 pays (mais n'est disponible chez nous qu'en import).
En 1993, Chorus est N°25 du Top en France (et N°9 en Belgique où il reçoit un disque d'or). Puis, en
1994, Remember Shadows – Les années Shadows  est N°34. Si le disque se vend lentement, il atteindra malgré tout en 1998 le seuil du disque d'or lors de sa ressortie en version double cd augmentée de bonus tracks. La Belgique suit avec une version locale qui reçoit un disque d'or également.
Enfin, en 1997, Guitar Line se classe brièvement N°61 et recevra un disque d'argent, tandis que le
single extrait rate le Top. Deux disques d'or suivent aux Pays-Bas.
Satisfaisant mais espéré sans doute pour un artiste qui serait appuyé par les médias, mais plutôt hors norme pour de l'instrumental, genre parfaitement marginal. Pas encore de quoi faire de Danel un véritable guitar hero national cependant.
Stratospheric sort en 2000 dans de nombreux pays. Si les ventes restent assez limitées, la critique est excellente, et deux prix sont remis à Danel aux USA. L'année suivante, Sony publie un album reprenant des titres – inédits ou non, selon les cas – d'une vingtaine de guitaristes internationaux. Eric Clapton, BB King, Carlos Santana et d'autres forment « Les Masters de la guitare – L'album des plus grands guitaristes du monde », et Jean-Pierre Danel y est le Frenchy de service. Flatteur.
S'il continue ses sorties d'albums instrumentaux en Europe du Nord, USA et Japon avec un succès critique régulier, il se consacre surtout à la production et la France devra attendre quelques années pour qu'il signe chez Sony Music, avec un album qui marquera un tournant dans sa carrière artistique française.

N°1

Guitar Connection sort en juillet 2006, chez Sony et avec pub tv. L'album fait une entrée
surprise et spectaculaire au N°7 du Top. La maison de disque qui ne visait même pas le Top 100 est abasourdie...
Mais le meilleur reste à venir, puisque l'album se hisse au N°1 des ventes françaises pour deux semaines consécutives, coiffant au poteau tous les cartons du moment. Un cas unique dans les annales du Top et du SNEP  pour un disque de guitare. Guitar Connection occupe durant trois autres semaines la seconde marche du podium, pour finalement rester dans le classement plus de cinq mois. Impensable pour un disque de guitare instrumentale en France. Un double disque d'or et un dvd double diamant viennent couronner ce succès, suivis plus tard par un album de platine. L'album atteint par ailleurs le N°3 en Belgique, où il est également disque d'or. Seule ombre au tableau, un petit N°70 seulement en Suisse... Mais la machine est lancée.

L'album reviendra brièvement au Top en 2009, profitant de la sortie du nouveau disque du moment,
en se classant joliment au N°7 en back catalogue. Il en est à plus de 160 000 exemplaires.

Guitar Connection 2 sort au printemps 2007 et se classe au N°8 (et N°7 en Belgique). Disque d'argent puis finalement disque d'or, et triple disque de platine pour le dvd, le tout agrémenté de bonnes critiques : c'est un nouveau succès.  Danel rafle au passage l'éphémère Grand Prix Français de la Guitare. Le disque reviendra dans le Top en 2009 au N°33.

Guitar Connection 3 sort en 2008 et fait un peu moins bien que ses prédécesseurs, avec un classement au N°18 et un disque d'argent. Les ventes sont trois fois moins importantes que celles du volume 1, dans un marché entre temps effondré. Le dvd recevra cependant un double disque de platine, et si l'album ne crée pas l'évènement du premier volume, la présence de Danel au Top en tant qu'artiste s'est ancrée dans la régularité, renforcée par celle de ses singles. L'album reviendra furtivement dans le Top une courte semaine, au N°26, en décembre 2009.

L'album suivant, Guitar Connection – Tribute to The Shadows, sort en 2009 en téléchargement uniquement et retrouve de belle manière le Top 10, en grimpant au N°6. Le meilleur résultat de la série depuis le premier disque en termes de classement – mais pas en termes de quantité vendue, dans un marché à l'agonie. La déclinaison vidéo recueille un dvd de platine.

The Best of Guitar Connection sort en téléchargement lui aussi, à la fin de l'été 2009, accompagné d'une version vidéo. Il entre au Top au N°23, ce qui reste un honnête résultat, d'autant qu'il ne bénéficie pas de la publicité télévisée des premiers volumes. Avec un dvd certifié disque de platine, ce volume permet à Danel de signer chez Universal un cd/dvd physique cette fois-ci, qui reprendra en fin d'année le même principe sous le nom de Guitar Connection Anthology.

Entre temps sort une version double album de l'hommage aux Shadows, avec de nombreux inédits (14 titres), intitulée cette fois Jean-Pierre Danel plays The Shadows. Moins de 8 mois après le volume simple qui s'est bien vendu, c'est un pari marketing un peu risqué, mais l'album se classe tout de même N°38... avec un dvd d'or au passage. Toujours dans un quasi silence médiatique.

Dès la semaine suivante, c'est Guitar Connection Anthology qui débarque dans les bacs physiques cette fois, en plein marché de Noël qui reste le seul moment de forte consommation de disques de l'année. Sorti également en kiosques, l'album se classe N°19 et le dvd reçoit un disque d'or.

Entre nouveaux albums, compilations et réentrée d'anciens disques dans le Top, Jean-Pierre Danel aura aligné 7 albums au Top 50 en 2009, sans compter plusieurs singles. Qui dit mieux ?

2010 se place sous de bons auspices du côté de l'Ifop, avec un premier extrait en avant première de son album caritatif de duos, le titre instrumental Out of the blues, entré au Top Singles des téléchargements, au N° 20, puis un duo vocal avec Axel Bauer classé N°36. L'album, lui, sort d'abord en téléchargements, et se classe N°3. La version physique arrivera ensuite, avec de bonnes précommandes en magasins. Parallèlement, son dvd de blues en duo avec Michael Jones est distribué en kiosques (N°7 des ventes de la semaine) et reçoit un triple disque de platine.

Incognito

A la marge de ses albums de guitariste, Danel a également sorti nombre d'albums instrumentaux dont il est l'interprète dans les années 90 et 2000. Là encore, on les retrouve classés au Top, ce qui n'est pas banal pour de l'instrumental. Les produisant et les interprétant sous des pseudonymes divers, il publie quatorze disques mélangeant thèmes connus et compositions maison (à la guitare parfois mais plus généralement aux claviers). Ces albums (Paranormal Activity, Plus de Peur, Les 100 Ans du Cinéma, etc.) s'appuient sur des thématiques variées, émanant de films et séries dont les morceaux choisis sont le générique, mélangés à des titres originaux. Le répertoire reste instrumental, mais se rattache cette fois à un produit à la diffusion bien plus large. Une exception : un album instrumental mais qui inclue quelques samples vocaux : l'album Buddha Bar au profit d'Amnesty International, que Danel produit et interprète en 2001, et qui n'est composé que de titres originaux. Un carton international. Il interprète aussi un album plus commercial mélangeant chansons pour enfants et karaoké pour les petits, et qui est hit à nouveau.
Le cas reste suffisamment rare pour être relevé, car pas moins de 14 albums instrumentaux et deux semi instrumentaux classés au Top, c'est à nouveau un résultat inédit pour un même artiste, même sous des pseudonymes. On compte parmi ceux-ci deux Top 5 et six top 10. Neuf de ces albums seront disque d'or, l'un d'eux obtenant même un double disque d'or, Buddha Bar se hissant jusqu'au triple album de platine.
Danel cumule 44 disques (essentiellement instrumentaux) dont il l'est l'artiste interprète classés au Top Ifop. Des chiffres que l'on pensait réservés aux stars de premier plan... Il y ajoute 188 de ses productions dont il n'est pas l'interprète (bien qu'il ait parfois pris sa guitare sur ces enregistrements), soit un total rarement atteint de 232 disques classés au Top à ce jour. On y dénombre 20 N°1 et plus de 130 Top 10.
En tant qu'interprète (et producteur), sous son nom et sous divers pseudonymes, il aligne pile poil 60 disques d'or et platine, auxquels s'ajoutent, en tant que producteur uniquement, 113 autres trophées or, platine ou diamant, soit 173 en tout.  De quoi donner le tournis aux Staracadémiciens !


Singles
 
Côté singles, Danel n'aligne pas de succès radio populaire ni d'énorme carton dans le Top en tant qu'artiste (il n'atteint jamais le N°1), mais il cumule tout de même un score plutôt bluffant : 16 singles classés, dont un Top 5 et deux autres titres dans le Top 10. Un seul titre est vocal (« Rock me baby » en duo avec Axel Bauer, N°36). La majorité des autres se classe dans le Top 20 et le Top 30, et deux stagnent plus bas dans le tableau (N°39 et N°43). Aucun n'est disque d'or ou d'argent à ce jour.
Il est à noter qu'il s'agit là des seuls singles de guitare instrumentale classés depuis
les années 70 (Santana et son Europa et un titre de ... Nicolas de Angelis) et le hit de Dave Stewart et Candy Dulfer, moitié guitare moitié saxophone, Lili was here, en 1990.
Cette salve de hits de Danel s'explique notamment, outre le succès de ses albums, par les récentes évolutions du marché et des nouvelles modalités du Top qui en découlent depuis 5 ans : les singles se vendent désormais davantage en téléchargement qu'en produits physiques, et il est possible de les réserver en précommande, regroupant ainsi l'essentiel des ventes lors de la semaine de sortie commerciale, ce qui favorise les chances d'une éventuelle entrée dans le classement des ventes (cela se pratiquait avec les singles physiques également, mais le phénomène a pris de l'ampleur). Toutefois, cette règle étant la même pour chacun, la concurrence reste rude, et l'entrée dans le Top en elle-même n'est accessible qu'avec un certain volume de ventes.
Des possibilités s'ouvrent et de nouvelles approches apparaissent, faisant ainsi évoluer le marché et donc le Top, à défaut de le rendre plus accessible. Au Royaume Uni, le N°1 de Noël 2009 fut un titre du groupe Rage Against the Machine datant de ... 1992 et soutenu par les fans via une campagne intensive orchestrée sur Facebook... Le groupe atteint le sommet des ventes avec un vieux titre inconnu au nez et à la barbe des cartons du moment. Les temps changent !
Les résultats du Top sont toujours aussi représentatifs d'un marché découpé à la semaine, et qui favorise depuis toujours les ventes rapides, ouvrant avec le net la voie à ce genre d'exploit encore irréalisable il y a 5 ou 6 ans.
En Angleterre toujours, depuis 10 ans, seuls 3 singles majeurs ont vu leur classement progresser après leur semaine d'entrée dans le Top. La norme est de faire le plein en première semaine pour aller au plus haut dans le classement, et de redescendre ensuite. C'est en général devenu la règle en France et ailleurs depuis les années 2000.

La différence entre le marché physique et celui ouvert par le net, c'est qu'aujourd'hui, un single qui ne bénéficie pas ou peu d'airplay (passages radio ou télé) est malgré tout disponible à la vente en ligne, alors que les magasins « physiques » refusent par principe de mettre en bac tout single qui n'est pas classé au Top des diffusions radio (média control, désormais appelé Yacast ou Musicast).
Ainsi, une chanson peu connue du grand public ou même ancienne est présente à la vente et pourrait très bien entrer au Top si une masse de gens l'achetaient une même semaine en ligne (c'est ce qui s'est produit pour Rage Against the Machine). On a quelquefois vu le cas, moins marqué, en France également avec Les Enfoirés, dont des titres qui ne sont pas des singles physiques sont parfois entrés au Top, où lors d'évènement particuliers (en 2009, plusieurs titres anciens de Michaël Jackson ou Alain Bashung sont entrés dans les charts au moment de leur disparition, uniquement grâce aux ventes en téléchargement. Pareillement, Jean Ferrat débarqua dans le Top avec « La Montagne », qui n'existe pas en single physique). Mais le Top reste cependant réservé à une certaine élite commerciale, et aucun indépendant n'a encore réussi à s'y glisser, faute de quantités suffisantes.
Les artistes déjà reconnus comptent sur leur « fan base », c'est-à-dire sur les gens qui suivent leur actualité. Ce public captif est souvent abonné aux newsletters des sites web de leurs artistes favoris. Dans le cas de Danel et de centaines d'autres, les singles sont annoncés un peu à l'avance et font l'objet parfois de précommandes (comme dans le marché physique d'ailleurs). Si elles sont assez nombreuses, étant livrées d'un coup, la semaine de la sortie commerciale, le titre peut avoir une chance d'entrer dans le Top. Mais la concurrence des tubes fortement diffusés en radio reste de loin la plus forte. Toutefois, Jean-Pierre Danel fait partie des rares artistes à avoir réussi de jolis exploits en la matière.

Une niche dans l'histoire du Top
 
La synthèse de la carrière discographique de Jean-Pierre Danel se décompose comme suit :
côté singles, avec 16 titres classés au Top (dont 1 hit vocal), Jean-Pierre Danel est l'artiste purement instrumental le plus souvent classé de l'histoire du disque en France (même Jean-Michel Jarre est battu, avec 11 singles classés, dont 2 comportant des voix). Résultat à relativiser, car les hits de Jarre, second de ce classement, sont indéniablement bien plus populaires auprès du grand public.
Côté albums, Danel se classe second, derrière Jarre, qui avec 18 albums classés (studio, live et compilations), bénéficie d'une confortable longueur d'avance (10 albums classés à ce jour pour Danel, sans compter un album vocal et ses albums classés mais interprétés sous un pseudonyme). Mais ces deux-là partagent l'honneur d'être les seuls – hors musique classique – à s'être classé N°1 avec un album instrumental.
Si l'on excepte le classique, 30 ans exactement s'écoulent entre les deux seuls et uniques albums instrumentaux N°1 de l'histoire du disque en France : Oxygène, en 1976, et Guitar Connection, en 2006. Aucun autre disque 100% instrumental, y compris les bandes originales de films, n'atteindra jamais le N°1, exception faite de trois disques classiques : une compilation, l'hommage best of de Karajan et le premier album d'André Rieu. Côté B.O.F, Le Grand Bleu par exemple ou Titanic  furent bien N°1 mais contiennent plusieurs titres vocaux, et les B.O.F instrumentales Star Wars, Love Story ou Il Etait une fois dans l'Ouest ne seront pas N°1, malgré des ventes très importantes. Aucun autre artiste, que ce soit dans la pop, la dance, ou la world, ne classe un album instrumental N°1 depuis l'après guerre (cf notre article d'octobre 2009 sur la musique instrumentale).

Avec à ce jour 28 disques – albums et singles - de guitare classés au Top 50 sous son nom (dont 1 single et 1 album en partie vocaux), Jean-Pierre Danel s'est fait une place totalement à part dans l'histoire de l'industrie musicale française. Une niche sans doute, mais où figurent des artistes de qualité et parfois des ventes considérables, malgré une faible exposition médiatique dans l'ensemble.

Après ce flot de chiffres, il serait intéressant de discuter avec celui qui se trouve derrière ces disques... C'est évidemment ce que nous avons fait !

L'interview
Inventaire et analyse des résultats dans les charts

Jean-Pierre Danel est un homme accessible et discret, et qui n'a visiblement pas la grosse tête de certains pontes du show biz. Une interview pleine de franchise, donc...
 
« Je vais m'y mettre sérieusement un jour »
 
Votre parcours dans les charts mérite qu'on s'y arrête pour mieux le comprendre, car il est étonnant pour des non-initiés. Dans un article récent, malgré 28 disques classés au Top en France, on vous a surnommé le « soldat inconnu du Top 50 »...
Oui, j'ai vu ça ! Je comprends très bien d'ailleurs... Disons que mes disques de guitare reçoivent très peu de promotion traditionnelle, ce qui fait que le grand public ne me connait presque pas, à part ceux qui ont acheté les albums... Alors leur présence au Top les fait un peu passer pour un genre d'OVNI, et moi avec... C'est une chose qui me va bien comme ça.
Une popularité underground.... Vos propres disques en tant qu'artiste sont, il est vrai, d'un genre incongru dans le Top...
Il parait, oui... Je le conçois très bien. L'instrumental m'a malgré tout plutôt porté chance. Surtout depuis Guitar Connection, où chaque disque est relativement bien reçu. Mais c'est inattendu...
Sans parler de vos albums instrumentaux des années 90, sur le cinéma ou autres thématiques...
Ah oui ! Mais il s'agissait beaucoup de reprises, avec quelques inédits que j'écrivais souvent en courant ! Mais je n'étais pas trop mécontent de certains concepts, comme Paranormal Activity ou Plus de Peur, oui... Ca marchait plutôt bien à cette époque là.
Depuis, vous avez fait un chemin plus personnel, avec plusieurs albums... Comment s'est passée la sortie de Guitar Connection ? Ca a été compliqué ?
Plus que compliqué ! Sony, avec qui je travaille très souvent en tant que producteur, m'avait demandé de leur proposer diverses idées un peu atypiques, car le marché s'effondrait et ils cherchaient des choses un peu originales. Je leur ai fait une liste de choses variées, dans laquelle il y avait le principe de Guitar Connection, qui est un nom que je n'ai suggéré que plus tard. Un album de nouveaux enregistrements, mêlant reprises à ma sauce et inédits. Ils n'étaient pas enthousiastes, mais le chef du département Special Marketing, Dominique Gorse, aimait bien l'idée malgré tout. Ils m'ont demandé une démo – car le fait que je dise être l'interprète de ce projet les effrayait totalement ! Ils ne me connaissaient que comme producteur, et pensaient que je jouais de la guitare pour me faire plaisir le week-end.  J'ai donc enregistré 4 titres, et l'idée de faire l'album fut acceptée à la rentrée 2005. Le projet avança doucement en studio, mais entre temps, il fut annulé. Je revins à la charge en y ajoutant la possibilité de faire un dvd qui montrerait notamment comment jouer les titres du disque, plus un making of et un reportage sur les guitares. Le projet fut alors relancé, mais de nouveau annulé, alors que je venais d'enregistrer plusieurs titres avec un orchestre classique. J'avais fait filmer les séances avec l'orchestre, et à l'écoute des titres et en voyant les images, ils furent à nouveau convaincus. Puis ils annulèrent la pub télé. Je me suis battu, et ils repoussèrent la sortie de mai à juillet, pour que les spots sur TF1 soient moins chers, car pendant les vacances d'été il y a moins d'audience. Ils avaient un objectif de 7 à 8 000 disques – ce qui est déjà énorme pour un album de ce type. Je leur disais qu'avec un bonne pub on pouvait en vendre 20 000, car il y a de nombreux fans de cette musique à qui on ne propose jamais rien, sauf à aller fouiller au fond des bacs d'imports hors de prix. Mais ils n'y croyaient pas. Je me souviens que le soir de la sortie, ils avaient eu les chiffres du Virgin, et ils étaient hallucinés que je sois entré 87ème des ventes de la journée dans cette enseigne avec quelques heures dans les bacs seulement. Puis ça a continué de grimper... A la fin de la semaine, ils sont tombés de leur chaise quand on est entré N°7 du Top national. Ils m'appelaient 5 ou 6 fois par jour pour me donner les tendances par enseigne (Fnac, Virgin, Carrefour, Auchan, etc.), car ça montait encore. 8 jours plus tard, on était finalement N°1 partout, et ils furent en rupture de stock le mercredi soir de la seconde semaine, car ils n'avaient pas pressé assez de disques. Le temps de réapprovisionner, on allait rater les ventes du week-end. Alors la question n'était plus de savoir si on aurait un succès quelconque, mais de savoir si on grimperait au N°1 sur toute la semaine... C'était plutôt drôle, étant donné d'où on était partis ! J'étais dans ma maison de campagne, et je suivais ça au téléphone. Je suis passé au bureau à Paris le jour où le Top de notre seconde semaine dans les charts tombait. Et les gens de Sony m'ont appelé, hystériques : « On est N°1 !!! ». Ils étaient au champagne... On l'est resté la semaine suivante aussi, et ils me parlaient du disque d'or depuis un moment déjà, d'un volume 2 devenu indispensable, et du fait que j'étais désormais un artiste qui compte... Ca m'a bien fait sourire... Les autres maisons de disques me téléphonaient effarées : « Mais qu'est-ce que tu fous N°1 du Top ???! » ». Bref, les boss de Sony se succédaient au téléphone, et m'appelaient depuis leurs lieux de vacances, comme si j'étais leur bienfaiteur inespéré ! Au passage, mon disque de guitare improbable était devenu « leur » disque... ! On en a vendu 130 000 pendant l'été, et encore un peu après. 150 ou 160 000 en tout maintenant je crois. On a eu des articles dans la presse spécialisée, car le petit monde du disque en était tout retourné, et la directrice générale de Sony citait l'album en exemple dans des interviews. On devait caler un Olympia, mais la directrice est partie, et le projet a été mis au placard. Ils organisèrent une remise de disque d'or en grandes pompes à la rentrée, avec plus de 60 personnes de la maison, chacune avec son petit cadre doré, les médias, des invités, etc. Le PDG, Christophe Lameignère, déclara devant les caméras : « Je viens toute honte bue, car j'ai annulé ce projet 4 fois... ». Au moins, c'était honnête de sa part... Puis il m'a demandé : « Tu as fait comment ?? »... !
Votre poids en tant que producteur a pesé dans la balance ?
Je ne sais pas exactement. Ca ne m'a jamais été dit comme ça en tous cas... Mais ça n'est pas impossible. Je n'en sais rien en fait.
Guitar Connection 2 a confirmé ce succès...
Oui en gros, pour ce qui concerne le public, et plus ou moins pour la maison de disques, au sens où Sony, qui passe d'un excès à l'autre, espérait un nouveau N°1... Alors, N°8, vous pensez, c'est un affront terrible... !
Cependant, le Top 10 pour un disque de guitare instrumentale, c'est inédit depuis au moins 30 ans, à part le premier Guitar Connection...
Oui, je sais bien et ils le savent aussi. Si on nous avait garanti le Top 10 ou le Top 20 pour le premier album, on aurait signé à genoux ! Mais bon, la barre était haute, et vu le score un peu délirant du premier, ils s'attendaient à je ne sais quoi. Paradoxalement, ils ont divisé la campagne de pub par trois pour ce volume 2, estimant qu'étant donné le résultat du premier, on n'en avait plus besoin... Je crois bien que ce fut une erreur...
Donc : un disque d'or paradoxalement perçu avec une certaine déception ?
Pas réellement... Je ne sais pas vraiment. Plus ou moins pour eux peut-être, je crois, car les ventes furent moindres. Disons que toute suite qui fait un peu moins bien que son prédécesseur a tendance à décevoir, même quand le résultat est en soit excellent, ce qu'il était en l'occurrence. En tous cas, je recevais moins d'appels hystériques de leur part ! Mais ça restait une belle confirmation. Et paradoxalement, on a eu plus de singles classés dans le Top avec cet album qu'avec le précédent... Mais bon, ça n'était pas la folle excitation du premier, c'est certain. On n'a d'abord été seulement disque d'argent, le disque d'or est venu avec le temps et aussi avec l'abaissement des paliers de certification du SNEP. Le dvd a reçu un disque triple platine je crois.
C'est pour ça que vous avez quitté Sony pour Warner ?
En partie, oui. Je sentais bien que le principe d'un volume 3 ne les excitait pas plus que ça, et ils ont mis huit mois à me le dire. Je n'ai pas cherché à me battre, et je suis parti chez Warner. Ils y ont mis moins de moyens marketing, mais au moins ils ont sorti le disque dans des conditions correctes.
Un album qui s'est retrouvé N°18 et disque d'argent...
Oui. Là, c'était effectivement un peu moins bien, mais bon, sans vouloir me justifier, et comme vous le disiez : des disques de guitare instrumentale dans le Top 20, je n'en ai encore jamais vu, malgré tout, à part mes deux disques précédents... Cela dit, j'avais prôné au départ un renouvellement du concept, en y ajoutant des parties vocales. J'avais même produit une démo sur ce thème, que je présentais dans le volume 2. Les réactions du public que j'ai reçues par email étaient très positives. Mais Warner n'a pas voulu prendre le risque de s'écarter d'une formule qui marche... On est donc repartis sur le même principe, mais avec beaucoup moins de pub, et en plein milieu de l'été. Je pense qu'on aurait dû faire un meilleur score au Top, mais en même temps, ça restait tout de même un très bon résultat.
Cela a conditionné la suite de quelle manière ?
Le label chez qui j'étais n'avait plus le budget pour continuer à investir sur TF1 avec la chute générale des ventes. Alors les deux disques suivants, qui n'étaient que des compilations d'anciens enregistrements, sont sortis en téléchargement, par prudence.
Et vous êtes revenu dans le Top 10, en vous classant N°6
Oui, malgré tout... Mais c'était un album consacré aux Shadows, qui ont de nombreux fans, très accrocs, qui collectionnent tout ce qui sort. Ca a aidé bien sûr. Mais enfin, on était plutôt contents.
La suite fut bien accueillie également ...
Ca s'est correctement passé. Pas d'éclat grandiose, mais des résultats suffisamment solides, oui... Le Best Of était 23ème du Top je crois. C'est pas trop mal pour un contenu sans pub, ancien et déjà acheté par les fans de la série...
Le label a enchaîné les sorties...
Oui... Ca n'a pas arrêté ! Ils ont fait dans la foulée une version en double album du volume consacré aux Shadows, à peine 7 mois après la sortie de l'album original, et on était juste quelques semaines après le Best Of... C'est sans doute précipité...
Un disque classé 38ème du Top
Oui. Ce qui, étant donnée la fréquence des sorties, est presque une bonne surprise ! Et comme ça a bien marché, Universal est venu me chercher, sans que je leur demande quoi que ce soit, pour un best of de fin d'année. 3 albums en 4 mois... Plus celui du début d'année... Ridicule ! Mais ils n'ont finalement – contrairement à ce qui m'avait été annoncé - pas investi en pub tv, et ils ont juste sorti une autre compile, Guitar Connection Anthology... au pire moment, c'est-à-dire quand il y a une concurrence folle et que tout le monde a un marketing télé énorme ! Bref... Les ventes ont été assez bonnes, pas de quoi faire exploser le Top, mais ça a été...
Le disque a atteint la 19ème place des ventes en kiosques
Ils ont insisté davantage sur ce marché là, oui. Je crois que ça n'était pas le but du label de lutter avec les blockbusters de la grande distribution en plein Noël, sans pub télé, et avec notre disque qui était une édition limitée de toute façon. En dehors des kiosques, avec une mise en place en magasins traditionnels de 12 000 exemplaires si je ne me trompe pas, et un rythme de vente assez lent, ils ne visaient pas le sommet des charts, mais une présence destinée aux fans de la série. Cela dit, au total, les ventes furent finalement proches de celles de Guitar Connection 3, et Universal a été satisfait. Le dvd est double disque de platine, ce qui est un résultat fort acceptable. Ils vont refaire une opération sur ce disque, preuve qu'ils en sont contents.
Guitar Connection 3 est aussi ressorti en kiosques pendant les fêtes, profitant de l'actu de la compile, et se classant à nouveau au Top, comme ses prédécesseurs un peu plus tôt dans l'année
Oui, mais pour une semaine seulement... Ce sont les résultats du marketing !
Parlons des singles...
Les singles, c'est une autre histoire. Sans le téléchargement sur ITunes et autres, on aurait eu bien plus de mal. Sony a failli sortir mon duo avec Laurent Voulzy en cd physique, mais le marché est tellement bas qu'ils ont renoncé. Mais du coup, on a fait un effort de communication sur les singles en downloading. Avec des mailings et des newsletters, l'information est bien passée auprès des gens qui nous avaient écrit au sujet des albums. Nous avons un important stock d'adresses emails de fans de la série, et ils ont toujours été prévenus des singles, qui sortaient parfois en avant première. Fender nous a aidé aussi. D'où un certain résultat immédiat, qui donne une impulsion de départ, et ensuite fait boule de neige.
Malgré le manque d'airplay radio...
L'absence d'airplay vous voulez dire ! Je passe parfois à droite à gauche mais c'est très anecdotique. Ca donne d'ailleurs un curieux résultat, parce que ce sont des hits que personne, à part les acheteurs, ne connait ! C'est sans doute pour ça que les médias les ignorent. Mes classements sont annoncés comme pour tout le monde dans l'émission du Top 50 sur le câble, ou sur les sites et dans les journaux qui y sont consacrés, mais personne ne réagit tellement dans les médias... Ils doivent se dire « Ah tiens, encore lui ! Mais c'est quoi ce truc ??! », et ils passent à autre chose !
Ce qui n'a pas empêché de bons résultats
Non, sans doute parce qu'il y a un nombre un peu conséquent de gens qui suivent mes disques malgré tout. Les gens ont identifié les albums grâce à la pub télé, mais les singles, c'est plutôt le net qui a aidé. Ca a créé une petite communauté qui suit ce qui se passe.
De tous vos singles et albums depuis Guitar Connection, aucun n'a raté les charts
Je ne sais pas si ça durera, mais c'est vrai, oui.
D'autres singles sont-ils prévus ?
Je ne sais pas encore... Parfois un single est un bon moyen de promotion ou de relance, mais parfois il peut également nuire à la vente d'un album, car s'il en est le reflet le plus intéressant, l'achat de l'album devient inutile...Or, l'album reste la priorité de la maison de disques, pour des raisons financières... Donc, à ce stade, je ne sais pas du tout ce qui sera décidé. Ca va dépendre de l'évolution du marché... On verra pour la suite de l'album actuel, qui est un disque de duos ou autres... Le label sortira en janvier le trio avec Bertignac et Beverly Jo Scott en single, car le titre est beaucoup téléchargé sur Itunes et reçoit de bonnes critiques. La présence de Louis donne du crédit à ce petit truc que j'ai écrit en 10 minutes ! Je suis très surpris de son impact... Je ne sais pas encore. C'est devenu tellement difficile, que tout se complique...
Justement, malgré un marché sinistré, vos ventes d'artiste se portent bien...
Relativement au marché, à peu près bien, oui, et c'est d'ailleurs un des intérêts du Top que de pouvoir mesurer cette proportion avec la relativité de la baisse générale des ventes. Les volumes se sont effondrés pour tout le monde, mais dans ce contexte là, chacun continue sa route proportionnellement aux nouvelles règles du jeu, et on s'en sort pas plus mal que d'autres.
Avec 2010, vous avez entamé comme artiste une cinquième année de hits ininterrompus depuis Guitar Connection (2006/7/8/9/10)
5 ans ? Ah oui... Eh ben, c'est pas si mal, alors !
Et, à 41 ans... une quatrième décennie (80's, 90's, 2000's, 2010's) !
On m'a fait remarquer ça il y a peu... Je deviens vieux !!
C'est surtout un résultat peu fréquent. Sans flatterie, rares sont ceux à jouer dans ce tableau...
Pour être tout à fait franc avec vous, c'est une chose que je ne mesure absolument pas, sauf par bribes, lors de brèves occasions particulières, comme aujourd'hui. J'ai toujours l'impression qu'il faudrait que je mette enfin à faire quelque chose de sérieux... Par exemple, j'ai parlé avec une amie au nouvel an et je lui disais que je devrais peut-être finalement démarrer une carrière musicale...Elle m'a regardée ahurie ! Avec le recul, je la comprends un peu... Mais ce que je voulais dire, c'est que pour moi, une carrière musicale, ce ne serait pas cette ballade en dilettante que je fais et dont je ne me rends même pas vraiment compte, mais un truc construit, créatif, évolutif, en ayant un plan de carrière, ou au moins de style musical défini, une médiatisation aussi. Là, je vais au hasard, à l'envie, ou parfois hélas, fut un temps, à l'obligation... Je ne sais pas trop si j'ai envie de m'enfermer dans un style, dans une attitude... Je vais à droite à gauche. Je n'ai jamais pris le temps de m'arrêter pour réfléchir à ce que je devrais faire, parce que je trouve que ça n'a pas vraiment d'importance. Je survole tout ça, sans franchement aller dans le détail. Je préfère le plaisir immédiat et libre plutôt que la construction laborieuse d'une stratégie de carrière, d'une gestation, d'un univers ou je ne sais quoi... Je ne me sens pas investi d'un rôle novateur quelconque ! Je pense que je serais capable de faire des disques bien plus fouillés que ceux que je fais, et dont je ne suis d'ailleurs jamais satisfait. J'ai écrit quelques chansons sans doute pas trop mal finalement, mais qui sont dans des tiroirs, parce que les sortir voudrait dire penser à comment les présenter, devoir les chanter moi-même, les promouvoir, se mettre en avant d'une façon cohérente, justifier une démarche, l'assumer... Et en fait, je crois que je m'en fous ! Je fais des disques comme je joue de la guitare lors d'une soirée entre potes : « Bon, qu'est-ce qu'on chante ? Tiens, un Beatles, c'est bien... ». Et voilà. Je ne me prends pas pour un type qui compte, dont le discours est attendu, et je ne disserte pas sur ma soi-disant créativité, je joue, sur l'instant. Je fais des disques un peu égoïstes sans doute : pour moi, sur le moment. Des trucs qui m'amusent. Mais au moins ils sont sans prétention. Pour moi, ils sont comme un plat, auquel on ne regoûtera jamais, par définition, et dont l'odeur disparait de la maison quand on va se coucher. Et on passe à autre chose. Je n'ai instinctivement pas trop conscience qu'en fait, l'objet en plastique reste. Ce que ça devient ne m'appartient pas et je dois vraiment me pincer pour réaliser que ça circule après que j'ai fini. Je m'amuse sur le moment sans prendre ça pour une carrière une seconde. J'essaie de le faire bien, mais j'ai toujours le sentiment qu'après ça, il faudra que je m'assoie, et que je pense à m'y mettre pour de bon, avec une démarche sérieuse, crédible et respectable, pour changer. Ce serait dommage que je ne sorte jamais ce que j'ai fait de mieux, sans doute. Mais je n'ai ni le temps ni l'envie de me mettre à peaufiner ça, à analyser, à organiser. Ca ne me parait pas assez important. Pas prioritaire en tous cas. Moi je sais que ça existe dans un tiroir, et ça me va. J'y croyais quand j'avais 16 ans, parce qu'à 16 ans, on se dit que ce qu'on fait peut être important. Mais en fait, les artistes importants, il y en a quelques uns par siècle. Essentiellement, Elvis, les Beatles, Jackson, et en France Trenet, Piaf ou Brel. Johnny, sans doute, pour son impact. Voilà. Le reste... Malgré tout leur immense talent et leur influence bien réelle, que reste t-il des nombreux autres dans les livres d'histoire du 23ème siècle ? Hendrix peut-être, pour le symbole. Alors, mes petites chansons... Il y a tellement de gens qui font ça mieux que moi, ça n'apportera pas grand-chose. Je le ferai un jour, comme un retraité se paie le voyage qui lui faisait envie quand il courait après son salaire. Mais là, ça m'encombrerait. J'ai plutôt envie de brancher ma guitare sans me poser de questions. J'ai d'abord rendu hommage à ce qui m'a donné envie de débuter, et j'explore les racines de tout ça maintenant. Alors je vais au plus naturellement simple, au feeling de ces temps-ci : au blues.
J'ai produit un tas de disques, dont quelques uns un peu personnels de temps en temps tout en bossant sur mes productions à côté, je suis passé d'une fonction à l'autre en permanence, sans accorder d'attachement à qui était quoi... Je n'ai jamais eu l'impression d'avoir un semblant de carrière ni eu l'occasion de me rendre compte de l'effet produit, ou du fait que des gens me voient parfois comme un artiste, et je reste surpris de recevoir à peu près tous les jours des emails de gens qui me disent que mes albums sont importants pour eux. Ca me touche, mais j'ai l'impression d'être schizophrène ou que l'on me parle de quelqu'un d'autre ! Je n'ai d'ailleurs jamais recherché une notoriété quelconque, sans quoi je n'aurais pas opté pour de la guitare instrumentale !
Même si le dernier a été à plus de la moitié écrit par vous, peut-être vous faudrait-il maintenant plus d'albums basés uniquement sur vos propres compositions ?
Pourquoi pas, mais les maisons de disques ne voulaient pas, de toute façon. Et puis, c'est difficile. J'ai un tas de titres de côté comme je disais, mais je n'ose pas trop les montrer... Moi ce que j'aime, c'est Paul McCartney... Allez montrer vos chansons sans honte après ça ! Donc, je reste sagement à reprendre ce que j'aimerais être capable de composer... Je me fais plaisir à coup sûr comme ça... Je n'ai pas assez d'ego peut-être ! Et puis je manque de temps, aussi... Bien que j'aie composé la moitié du nouveau disque quand même. Mais c'est par accident, et j'ai à peu près improvisé les mélodies et les textes en studio. Bref, on verra ça un jour. Je ferai sûrement quelque chose de différent, de plus réfléchi. Mais en attendant, j'assume mes albums. Ils font visiblement plaisir à un tas de gens, et certains titres fonctionnent finalement assez bien, musicalement. Je verrai le reste plus tard.
Auriez-vous le sentiment d'avoir bientôt fait le tour de votre façon de travailler ?
Ah oui, tiens, c'est pas bête, ça... ! C'est peut-être ça, oui... J'ai cherché à être dans la musique, mais pas à y être important. Juste à y être, sans stratégie ou plan sur le futur. Et j'ai reçu sans doute plus que je ne méritais d'ailleurs. Alors je dois ressentir le besoin de faire un peu mieux maintenant, peut-être... Histoire de mériter pour de bon les cadres qui encombrent mes murs ! Je vais m'y mettre sérieusement un jour.
Justement, tirez vous de la fierté des chiffres qui illustrent votre carrière (disques d'or, etc.) ?
Fierté, ça n'est pas le mot... Satisfaction, oui, davantage, de n'avoir pas tout raté, que mes idées aient pu séduire un public. Ca me fait plaisir, mais ça ne m'obsède pas franchement, même si c'est pratique de quantifier, parce que ça permet de résumer le résultat d'une activité, d'y poser un regard objectif. On en parle ici parce que c'est votre job de faire des statistiques là-dessus, certains autres journalistes m'en parlent aussi, mais si on sort tous les deux dans la rue, on verra très vite que ça n'a pas grande importance... J'aurais de quoi être fier si j'avais produit Sergent Pepper des Beatles, ou si j'avais découvert Ennio Morricone ou Jimi Hendrix, mais ce n'est pas le cas.
Vous avez cependant enregistré des duos avec quelques grands noms de la guitare
J'ai beaucoup de chance, oui, que des guitaristes importants soient venus enregistrer avec moi. Je n'aurais pas osé en rêvé quand j'ai débuté. C'est toujours enrichissant, et c'est évidemment plutôt flatteur. Ca n'excite guère les maisons de disques, mais c'est un grand bonheur pour moi.
Et maintenant ?
Je travaille doucement sur la promotion d'Out of the blues, un album de guitare qui vient de sortir, avec 18 titres, dont 13 sont chantés cette fois-ci. C'est un album caritatif, au profit de Aides et de la lutte contre le sida. J'y fais des duos, avec Louis Bertignac, Laurent Voulzy, Axel Bauer, Michael Jones, Paul Personne, Anne Ducros, Beverly Jo Scott, Fred Blondin, et un tas d'autres, comme les grands guitaristes Hank Marvin (le soliste des Shadows), Scott Henderson, Albert Lee, Andy Powell, Jake Shimabukuro, etc. On a tourné une pub télé très drôle avec Michael Jones. C'est un type adorable... Un bonheur !
Comment cela se passe-t-il commercialement ?
Raisonnablement... Mais on a quand même d'honorables résultats. On est d'abord sortis en digital. Un joli succès en téléchargement, avec des titres bien classés sur Itunes, Virgin Mega et ailleurs. Au Top Ifop, on a été N°3 des albums téléchargés et N°36 des singles. Le cd + dvd physique est une édition limitée. Les premières ventes nous ont déjà vu recevoir un dvd de platine, mais les seuils sont devenus assez bas, et si ça reste un résultat honnête, ce ne sont évidemment plus les exploits quantitatifs d'autrefois.
Vous avez reçu le soutien d'artistes extérieurs au projet
Oui. C'était une jolie surprise. Carla Bruni a soutenu le disque lors de la soirée de lancement. Je ne ferai pas de politique à ce sujet, mais c'est une artiste que je respecte et une femme qui s'est engagée depuis longtemps dans la lutte contre le sida, avec sincérité. C'était bien, et notre photo a produit un buzz important sur le net... Brian May de Queen a eu la gentillesse de tenir des propos très flatteurs à mon égard, et c'est une chose dont j'avoue être très fier, car Queen est un exemple de musique qui réussit sans concession. Quel talent !
Par le passé, vous avez aussi reçu quelques prix...
Rien de majeur non plus. Un Grand Prix de la Guitare qui n'aura vécu que deux ans je crois – son concepteur a disparu prématurément – mais c'était gentil, même si ça reste confiné au petit milieu de la guitare. Je crois que Matthieu Chédid aurait dû recevoir le suivant si l'initiateur de cette idée avait vécu. J'adore ce que fait ce garçon. Les deux prix aux USA sont une jolie surprise, d'une association comme il y en a tant là-bas. Un award, ça sonne chic ici, mais ça reste presque banal aux USA. Les américains sont très branchés récompenses et cérémonies, beaucoup plus qu'ici. Quand vous recevez un diplôme à l'université, il y a tout un cérémonial, alors qu'ici vous faites juste la queue devant un bureau où vous donne un bout de papier en râlant ! Mais l'association en question, qui traite de la guitare uniquement, a eu la gentillesse de penser à moi. Il faut relativiser, il y a eu une soixantaine d'artistes récompensés je crois... J'ai reçu le Grand Prix du Jouet en France pour le concept d'un jeu de société musical, et je crois bien que c'est tout...
Parlons quand même un peu de vos productions... Etes-vous d'accord pour faire ici un jour une rétrospective ciblée sur votre carrière de producteur dans l'histoire du Top 50 ? Les chiffres sont hors normes, ça mérite un article !
Oui bien sûr, avec plaisir. Je ne suis pas très doué en chiffres, mais je suis le Top (le vrai, pas les hits de radios ou de chaînes télé, qui ne promotionnent que leurs propres programmations) depuis plus de 20 ans, chaque semaine, et je comprends votre intérêt pour cet aspect des choses. Ca a une importance majeure dans notre profession, car c'est le seul moyen de mesure objective, immédiate et globale de la réaction qui suscite notre travail discographique, en proportion du marché. Alors évidemment, quand sur 400 000 références de disques disponibles, le votre entre dans les 100 qui ont le plus attiré le public, c'est toujours un évènement... Ca ne m'obsède pas, mais je suis toujours heureux d'apprendre qu'un disque entre au Top Ifop.
C'est le fantasme ultime de toute la profession...
Disons que c'est une reconnaissance, c'est certain. Beaucoup de créateurs, qu'ils soient artistes ou producteurs, passent leur vie à espérer atteindre cette petite liste là, pour être enfin reconnus justement, et dans la très grande majorité des cas, ils n'y entrent hélas jamais, alors en ce sens, oui, c'est évidemment une sorte de rêve professionnel. Y entrer une fois est déjà un rêve, alors le faire à répétition, c'est inespéré. En même temps, j'ai produit des disques non classés qui sont bien meilleurs que certains qui sont entrés au Top !
Puzzle, votre société de production, pèse jusqu'à 2,3% du marché du disque français... Un record pour un indépendant
Non, non, elle faisait ça il y a 6 ou 7 ans, pendant deux ou trois ans, oui, mais ça n'est plus le cas. Plus du tout. Le marché, ou ce qu'il en reste, a changé et est revenu entre les mains des seuls catalogues des majors. C'est une petite structure, et je suis derrière chaque production, très concrètement, ce qui a ralenti mes enregistrements à la guitare. La fin des années 90 a été une période chargée pour moi comme producteur. A cette époque j'avais notamment monté deux énormes collections chez Sony et chez Warner, qui représentaient environ 400 albums, sans compter les compilations qui s'enchaînaient, souvent avec de très grosses ventes, comme Ti Amo Italia, dont on a vendu 600 000 exemplaires en trois volumes. Je sortais 380 disques par an ! Alors les chiffres ont explosés. Mais ça a changé, et ça me va plutôt bien d'ailleurs. Même si j'ai placé 12 000 titres de mon catalogue sur Itunes et autres, c'est différent à gérer. Le rythme est plus vivable. Je n'aurais pas aimé avoir une société trop envahissante, je n'ai pas cette ambition d'être le roi du monde. Je n'ai pas envie de me faire bouffer par ça. Je ne suis pas assez accro au business, aux seuils de rentabilité, au chiffre d'affaire, tout ça. Ca m'amuse de sortir des disques, pas trop de grignoter des parts de marché...
Vous avez cependant lancé en 1999 la première collection de disques budget (à prix cassé) en France
Ce n'est pas exactement ça : les disques budgets existaient ici ou là, mais de piètre qualité pour ne pas dire plus, et uniquement distribués et produits par des indépendants parfois douteux, basés en Asie ou dans les pays de l'Est, avec des visuels affreux, ou des mensonges sur les pochettes (laissant croire que c'était l'artiste original alors que ce n'était pas le cas, etc.), des droits d'auteurs impayés, voire des enregistrements piratés. Ca se faisait lors d'opérations coup de poing menées ponctuellement par les grandes surfaces, et avec des sous produits, jamais chez les disquaires dits sérieux. Le reste du temps, ou dans les magasins spécialisés, les disques étaient vendus à plein tarif. Les majors ne se commettaient pas là dedans. Pour autant, en Angleterre notamment, où les disques à petit prix restaient de meilleure qualité, ces cd représentaient d'un coup des ventes non négligeables, car les hypermarchés les proposaient en masse. Je le savais bien, j'avais sorti des disques instrumentaux pas chers là bas, avec des ventes importantes à la clé, via un distributeur indépendant. Mais aucune major ne pratiquait des prix vraiment réduits, ni là-bas ni ici. Il faut se souvenir qu'à cette époque, les quelques prix bas chez Sony ou Phonogram étaient de 70 à 80 Francs (11 à 12 euros environ), et encore, c'était après au moins 20 ans d'exploitation, si ce n'est 30. Un album normal coutait entre 120 et 140 Francs, soit le double des vinyles pas si anciens encore à cette époque. Aussi, j'ai proposé à Sony de faire une collection inédite à 39 Francs en prix public, parce qu'il me semblait que les gens n'accepteraient plus très longtemps de payer 70 Francs pour la version cd d'un disque vieux de 30 ans, qu'ils avaient déjà en vinyle ou en cassette, et qu'ils avaient payé 40 Francs. Ca permettait aussi de remettre en vente des disques trop peu connus ou trop anciens pour être crédibles à plein tarif, et d'élargir le marché. Les gens de Sony m'ont hurlé après... « On n'est pas des épiciers ! On ne brade pas nos artistes ! On les respecte, on ne les solde pas ! » etc. Bref, des prétextes bidons... Je leur ai dit qu'ils allaient se faire manger tout cru par ces nouveaux produits, et ils m'ont ri au nez. Alors j'ai dit : « Ok. Ne le faites pas avec vos artistes. Faites le avec les miens ». Au bout de 6 mois, j'ai obtenu qu'un disque étiqueté Sony Music puisse être vendu à 39 Francs, soit 2 fois moins environ que leur habitude minimale. Ils ont dû créer un code prix spécial et modifier leur logiciel interne. Ca n'existait tout simplement pas. Il leur a fallu convaincre leurs commerciaux aussi. Ca a l'air banal maintenant, mais ça a été une révolution à cette époque chez les majors... La collection a fait hurler toute la concurrence, et chez Sony même, les gens étaient très divisés, et on m'a dit que j'allai casser l'économie du disque, que je faisais le jeu des indépendants, que je dépréciais le marché. Alors qu'à mon sens, on le repositionnait à un niveau acceptable, et donc on lui donnait une chance de rester durablement crédible via cette collection, face à ne nouvelles habitudes. Car l'impact de la nouveauté du cd était terminé, et les gens commençaient à se tourner vers les vidéos et les jeux. Bref, Sony y allait à reculons. Ils étaient honteux, mais ils restaient quand même prêts à encaisser l'argent, au cas où... Ils ont appelé ça « Cd Malins », et c'était disponible deux fois par an, pendant un mois seulement – c'était la condition de départ. J'ai sorti 138 albums tirés de mon catalogue, et on a vendu plus d'un million d'exemplaires en 3 opérations d'un mois chacune. Ils ont été ravis... La distribution est devenue permanente au bout de deux ans. Sony a alors intégré en catastrophe et avec mon accord une grosse partie de son propre back catalogue populaire dans la collection (Joe Dassin, Claude François, et des artistes internationaux), et nous avons aussi redistribué des références qui n'existaient plus, ce qui était une bonne nouvelle pour les fans de certains artistes. On a aussi pu sortir des choses plus pointues, comme des albums de gens qui vendent tellement peu ici que seul un prix attractif pouvait justifier la fabrication d'un cd. Mes albums de Grateful Dead ou de Herbie Hancock étaient les seuls disponibles, hors des imports à 150 Francs pièce... Ca a donné du crédit artistique à la collection, qui avait aussi intégré des références plus grand public. On a réédité du jazz, du reggae, du rock progressif, des classiques français comme les premiers albums de Léo Ferré. Warner m'a ensuite demandé une collection équivalente, et j'ai monté les Prix Câlins (encore un nom pas terrible, mais je jure qu'il n'est pas de moi !), en signant 261 albums d'un coup, ce qui ne s'était jamais vu entre un producteur et une major. Ca a stoppé net les disques qui frôlaient l'escroquerie dans les bacs à fouille des hypermarchés. Henri de Bodina, qui avait récemment quitté son poste de PDG de Sony Europe et montait une nouvelle société, m'a invité à déjeuner et m'a demandé comment j'avais fait... C'était simple : au même prix que la concurrence sauvage, on proposait aux gens Bob Marley, Edith Piaf, James Brown ou Luciano Pavarotti, par des opérations limitées, mais avec de vrais bons disques. On arrêtait de se moquer du monde... Mais je n'étais pas Robin des Bois non plus, entendons-nous : c'était aussi un bon moyen de vendre beaucoup de disques !
Beaucoup de ces albums sont entré au Top ?
Un certain nombre, oui. Je ne saurais pas dire exactement... Il faudrait que je regarde. Une vingtaine je pense... Peut-être 25 ou 30... Dans ces eaux là... Avec le temps, certains ont fait de vraies grosses ventes. Il y a quelques disques d'or dans le lot. Mais c'est le cumul de la collection complète surtout qui atteint des chiffres très élevés.
Vous avez un parcours très éclectique dans la production
Oui ! Et j'aime assez ça. J'ai produit de la variété, du jazz, du classique, de la dance, de la world, des disques pour enfants. Des trucs bien, et des choses très commerciales aussi, parfois moins glorieuses. Mais tout a été intéressant.
Avec quelques 230 hits plus une bonne cinquantaine de réentrées au Top, soit plus d'un hit par mois depuis plus de 21 ans, vous comptez aller jusqu'où comme ça ??
Plus très loin, je le crains ! On sort de moins en moins de disques et les ventes sont au fond du trou. En plus, je n'aspire que de moins en moins à faire des disques juste pour faire des disques. J'ai beaucoup ralenti depuis 3 ans. J'ai plutôt envie me faire plaisir, et ça n'est pas toujours ce qui se vend le mieux ! Mais j'aurais eu ma part... Je ne suis pas sûr que ce soit très important, tout ça... J'ai révisé les chiffres pour pouvoir vous répondre, mais je ne passe pas mon temps à ressasser tout ça. Ce n'est pas très utile. Pour draguer les filles peut-être ?! Mon chien se fout de mes disques au Top 50 en tous cas !
On a passé en revue vos belles réussites, mais si on était plus critiques... ?
J'ai ma dose de critiques, croyez-le bien ! On me reproche surtout généralement d'avoir vendu des disques, crime de lèse-majesté en France ! Je crois aussi qu'on confond les chiffres de mon petit parcours avec moi, à titre personnel. C'est-à-dire que certains se disent « Il a des disques d'or ? Quel frimeur ! » ou des choses de ce genre. On me l'a rapporté, sur le net surtout. Or, je suis tout sauf ça, mais les gens aiment bien se faire des idées, des stéréotypes, et la critique est si facile... Le monopole du bon goût est aussi un titre que certains s'attribuent volontiers. Je laisse parler... Quand c'est arrivé, certains fans ont pris ma défense ici ou là, et ça a été pire... La critique ne me gêne pas. C'est bien que tel ou tel connaisseur ou amateur de musique prenne parti. Qu'il soit de parti pris est plus embêtant... Mais je reçois tous les jours des messages très gentils, très positifs. Les critiques sont rares, honnêtement. Mais elles blessent parfois, quand elles ne sont que jalousie ou mensonges... Je ne suis ni le plus grand guitariste du monde ni le plus grand producteur. J'ai juste beaucoup travaillé, pas mieux qu'un autre, pas plus mal non plus, et j'ai eu sans doute un peu de chance...

Entretien : Dominique Leblond


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